Bio - Emilie Chacon
Bio

Emilie Chacon
La fin du règne de Barbie
et autres contes pour adultes

 

 

« C'est sans doute dans la mesure  même de notre aliénation présente que nous n'arrivons pas à dépasser la saisie instable du réel : nous voguons sans cesse entre l'objet et sa démystification, impuissant à rendre sa totalité. »
Roland Barthes, Mythologies

 

 

Quels sont les mythes, les codes, les images-écrans qui dirigent, à notre insu, l'expérience que nous faisons du monde ? Et, plus encore : dans quelle mesure sommes-nous capables de prendre nos distances vis-à-vis de tels mythes, c'est-à-dire, dans quelle mesure sommes-nous capables de percevoir ce qui, en eux, ne désigne plus seulement le réel, mais son envers figé, sa caricature mortelle ? A quel moment l'image que nous nous faisons d'un être, d'un groupe humain, d'un phénomène culturel, acquiert une sorte d'autonomie fictive qui lui donne le droit de venir donner à la réalité un modèle auquel se conformer ? Voilà le type de questions que soulèvent, avec beaucoup d'intelligence et de poésie, les oeuvres photographiques d'Emilie Chacon. Mais comment cette artiste s'y pend-elle pour poser plastiquement de telles questions?


Pour commencer, il convient de se rapporter au sujet de ces oeuvres, à ce qui en compose la trame, le centre de gravité. Ce sujet, à l'exception des séries Fifties/Sixties et Madame Nostalgie (séries sur lesquelles nous reviendrons en conclusion de ce texte), n'est autre que la poupée Barbie et, plus encore que cette poupée, les questions que la popularité d'une telle poupée pose. Qui est Barbie ? Quelle place, quelle fonction occupe-t-elle dans l'imaginaire collectif ? Et puis, de manière plus intime et plus profonde encore, quelles fonctions les normes (les injonctions morales, les jugements de valeurs) que véhicule une telle figure, jouent-elles dans le développement émotionnel des enfants (des petites filles, dans la plupart des cas) qui les prennent pour figures de bases de leurs jeux ? Car à travers le jeu, et les libres mises en scène qu'il permet, n'est-ce pas toujours vers les expériences-limites – les expériences qui lui paraissent hors de sa portée – que l'enfant s’ efforce toujours de s'approcher ? Or, avec la poupée Barbie (et tout l'imaginaire sexiste qui lui est associé) de quelle expérience-limite l'enfant peut-il s'approcher sinon de celle qui voudrait faire de lui un être factice, un être figé dans une identité, un rôle, une fonction, une sexualité, qu'une société donnée, dans un temps donné, aurait décidé de lui imposer, à l'avance.


A l'inverse d'une telle appréhension figée de Barbie, tout se passe comme si, dans l'oeuvre d'Emilie Chacon, cette petite figurine mythique retrouvait sa liberté et, avec cette liberté, la capacité d'exprimer la part d'horreur que contenait sa situation. En ce sens, si la Barbie est un mythe, un code venant dire à la femme (et conséquemment, à l'homme, son envers viril-comique), voici comment tu dois être pour incarner pleinement la féminité, ce code, dans l'oeuvre d'Emilie Chacon, est incessamment piraté, détourné, ramené à la conscience de sa limite, à l'insuffisance de son parti pris. A l'instar d'un écrivain comme Hélène Cixous qui, dans son célèbre article, Le rire de Méduse, en appelle au pouvoir de toutes les singularités monstrueuses (de toutes les femmes qui auraient vécu, jusqu'ici, dans la terreur du modèle (ou du mâle) dominant), il semblerait qu'Emilie Chacon ne souhaite jamais rien tant, à travers chacune de ses oeuvres, que de faire advenir les femmes à la représentation et non la femme, avec un F majuscule. Car ce n'est qu'à partir du moment où la Femme (la poupée Barbie) sera confrontée au réel dont elle prétend indument être le signe, qu'elle pourra à nouveau être perçue pour ce qu'elle est, c'est-à-dire, comme un mythe.                        

                                                                                                                                                                                                                 Frédéric Charles Baitinger

 

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